vendredi 20 février 2015

Nouvelle 16 : Songe d'une nuit d'hiver - Olivier Vanderbecq

Au format odt, par là...
En pdf, ici



C’est le froid.
C’est le froid qui le réveille.
Et la douleur. Le cisaillement métallique
Quand il tente, bouger le fait souffrir.
C’est parce qu’il a mal qu’il prend conscience de ce monde gris qui l’entoure.
Du silence pesant qui le fait douter, un instant, d’entendre encore.
Les yeux ouverts il ne distingue qu’une faible clarté, il n’y trouve aucun repère.
Il est seul.
Il a froid.
Il ne sait pas où il est.
Perdu.
Abandonné.



Combien de temps?!?
Il ne sait pas.
Il grelotte maintenant.
Il fait plus sombre.
Il distingue le bruit du vent qui se glisse à travers les interstices du bâtiment.
Il sent une odeur blanche. Il entend ce calme ouaté qui lui rappelle les hivers blancs dans les champs.
Il se souvient de la grange fermée. Aux volets et portes clos. De son père qui s’y rendait seul la nuit. Des traces dans la neige. De cette couleur brillante sous les reflets de la bougie. De ce rouge carmin, se reflétant sur la pâleur de la neige.
Il se souvient.

***

Maman m’avait toujours dit comme Monsieur le Curé que la curiosité était un vilain défaut. Que vouloir se mêler des affaires des autres était une tentation du diable.
Oui mais voilà…
Depuis que Mathilde, la journalière que Papa avait embauchée pour les blés avait disparu le samedi soir en rentrant de la fête, à l’école communale ça jasait et ça disait des trucs.
Y en a qui disaient qu’elle était cachée pour que mon père il la rejoigne en douce pour faire des choses avec elle.
Les plus grands, eux, ils me regardaient en coin, ils murmuraient en s’écartant. Disant que ce n’était pas la première fois, que ce n’était pas la première, que ça durait depuis trop longtemps. Que ce n’était pas normal.
Papa il y pouvait rien si toutes les filles qu’il prenait pour travailler à la ferme elles partaient toutes sans prévenir, la nuit.
Toute façon c’était mieux ainsi. Maman elle les aimait pas ces filles. Elle criait toujours sur Papa quand il rentrait trop tard. Quand il faisait déjà noir et que j’étais couché.
Je crois que c’est pour ça qu’il a voulu les garder. Juste pour les avoir à lui. Sans que Maman elle le sache. C’est pour ça qu’il les a gardées ici. Dans la grange.
À l’abri.
Enfermées…
Mais moi alors?
Pourquoi il m’a attaché?
Et pourquoi elles me répondent pas quand je les appelle?
Je leur parle, mais elles disent rien. Elles bougent pas non plus. Et font pas de bruit.
Et Maman?
Pourquoi elle est pas venue me chercher et me recoucher?
J’ai froid et j’ai faim.
Et en plus maintenant je sens pas bon. Je me suis fait dessus je crois.
Alors je pleure.
Je crie, je tape du pied, je me tends et me tords.
Je m’arrache la peau du cou sur la chaîne, je perds mes ongles, enfoncés dans la terre en essayant de m’avancer de m’entraîner vers la porte.
Je crie, je hurle, je pleure.
Je me recroqueville comme je peux. Épuisé. Effrayé. Et je l’appelle alors: Maman, encore, et encore.

***

C’est le mal de ventre qui le réveille.
Cette sensation de nœud qui lui tord les intestins, le fait se plier en deux, le fait gémir et geindre.
Petit à petit les crampes s’atténuent. Laissant place à ce grand sentiment de vide. D’absence. De manque.
Il fait plus clair.
Le soleil doit briller dehors, se faufilant sous la porte, le long des chambranles.
La neige accumulée devant les portes à fondu. Un fin ruisselet s’est écoulé vers lui.
Il se rend alors compte qu’il a soif.
Il tend le bras… Les bras. Il s’allonge.
Trop court.
Il s’étire, se tord sur le sol, arrachant les croûtes à peine séchées
Ses efforts paient et le bout de ses doigts se jette avidement sur cette humidité. Il lèche ses doigts tente de diminuer cette irritation, cette sécheresse qui le démange. Qui le pique.
Il regarde alors autour de lui.

J’avais jamais vu la grange.
Personne avait jamais vu la grange. Elle est toujours fermée. Y a que Papa qui en a la clé.
Il a jamais laissé personne s’en approcher.
Je regarde autour de moi.
La grange est comme une maison de poupée.
Papa a fait plein de box pour les chevaux sauf qu’il y a pas mis de chevaux.
Chacun ressemble à une pièce de maison.
Chacun est décoré différemment.
Chacun est habité.
Il doit y en avoir une dizaine. J’en reconnais quelques-unes, y en a que j’ai jamais vues.
En tout cas vu qu’elles sont pas beaucoup habillées et qu’on voit des parties que les enfants y doivent pas voir, je comprends pourquoi Papa y les a cachées.
C’est en les regardant que je comprends que c’est pas moi qui sens…. C’est elles.
Elles se tiennent pas comme moi, comme nous.
Leurs bras, leurs jambes, tout il est trop tendu, trop droit, trop…trop forcé.
Je me force à fixer mon attention sur l’une des plus proches.
Je crois que c’était le printemps dernier qu’elle était venue. Elle était gentille! Elle souriait et riait tout le temps. Quand elle me serrait dans ses bras c’était comme être caressé par les rayons du soleil le soir. Ses cheveux ils étaient longs et orange et sa peau blanche avec ses petites taches était douce même si elle sentait un peu.
Ben là je vois qu’elle est pas en forme. Elle est encore plus blanche et ses cheveux pendent. Y a même des endroits où il y en a plus; juste une grosse marque noire, avec des petits morceaux blancs ou rouges.
Et puis son grand sourire on voit bien qu’il est pas vrai. Il est trop grand, trop rouge…Et ses yeux, ils sont éteints. Tout vide, sans rien, sans lumière… Comme ici.
Chez elle il y a plus rien qui donne envie, elle est pas en forme du tout.
Avec sa jupe qui montre ses fesses, penchée au-dessus d’un évier comme si elle faisait la vaisselle, on dirait que….
Mais j’aime pas.
Ses fesses elles sont couvertes de traces rouges, de grosses croutes noires. Et puis je vois bien qu’elle tient pas debout toute seule, Papa a utilisé le fil barbelé pour empêcher les bêtes de l’enclos de sortir pour lui attacher la tête à la poignée du placard au-dessus d’elle. C’est comme si elle était sur la pointe des pieds et qu’elle essayait de toucher le toit avec sa tête.
Je vois que c’est elle qui sent pas bon. Il y a une espèce de mare épaisse à ses pieds, et puis ce truc marron qui pue a aussi coulé plein ses jambes….
Moi ça me plairait pas des poupées comme ça. Et puis c’est pour les filles.

***

De nouveau le froid, la faim, la douleur ont eu raison de son frêle corps; après s’être roulé en boule, il a fini par de nouveau s’endormir.
Il erre dans ses songes. Le sommeil entrecoupé de gémissements, de sursauts, de plaintes, de petits cris…comme un chien rêvant de chasse.
Il s’agite, se tourne.
Il s’accroche encore un peu plus la peau dans les maillons de la chaîne, refaisant sourdre un sang encore trop jeune.
Parfois il renifle. Parfois il geint.
Il ne sent pas son corps se raidir. Il ne sent pas son souffle se réduire. Il ne voit pas la buée de sa respiration se faire de moins en moins épaisse, de plus en plus espacée, de plus en plus ténue.

Dehors il a recommencé à neiger.
Petit à petit.
Puis le vent s’est levé, et il a commencé à recouvrir les traces.
Bientôt la grange est de nouveau isolée.
Plantée là au milieu du champ.
Derrière la maison.
Close.
Silencieuse.


Paisible.

1 commentaire:

  1. Très bon. Le climax est parfaitement instauré, le malaise est palpable et l'auteur n'a pas fait l'erreur de la surenchère, préférant créer un tableau. Je suis amateur de ce genre d'histoire qui puise dans les cauchemars et je salue aussi l'alternance du récit entre le narrateur (phrases courtes telles des couperets) et le petit garçon (phrases au style enfantin qui suggèrent puisque le petit garçon ne peut saisir la portée de ce qu'il voit) , ce qui augmente l'intensité dramatique. L'écriture est également suffisamment assurée pour nous capter et ne pas nous lâcher.

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